Pendant 13 ans, j’ai suivi les jurys éditeurs de l’école CESAN… Cahier et stylo à la main pour prendre des notes, j’ai assisté aux jurys :
… pendant que l’étudiant présentait son projet BD, sur lequel il avait bossé toute l’année,
… pendant la délibération, quand l’étudiant était sorti.
Bref, j’ai entendu à la fois ce que les éditeur-es disaient devant l’étudiant, en commentant diplomatiquement ses planches BD, et ce qu’ils disaient ensuite, quand il était parti et qu’il fallait décider de lui accorder son diplôme ou non…
Ce moment où les éditeurs disaient ce qu’ils pensaient VRAIMENT.
Voici donc les 4 réflexions que j’ai entendues le plus souvent sur les projets BD (bandes dessinées et romans graphiques) :
1. « Le dessin n’est pas assez généreux »
Traduction : il n’y a pas assez de décor dans les planches / dans les cases. Il n’y a pas d’architecture, d’extérieur, d’objets, d’atmosphère, etc.
Les cases, les planches sont vides. Il n’y a pas d’arrière-plans, de détails.
C’est blanc derrière les personnages (ou bien il y a un aplat couleur jeté pour faire illusion). On sent que le dessinateur est allé vite.
2. « Le scénario n’est pas assez généreux »
Traduction : il n’y a pas assez de dialogues ou de narration. Ou bien, les dialogues sont faibles (« Ça va » ? « Ça va ». « On va au restau » ? « OK ».)
Les conversations n’ont pas de profondeur, elles semblent toujours étrangement courtes, la discussion reste en surface.
3. « Il n’y a que des têtes qui parlent » / « C’est trop sur les personnages »
Traduction : si on regarde les cases, il n’y a que des humains en gros plan.
La BD manque de décor (encore une fois), mais surtout, elle manque de décor sans êtres humains.
Il n’y a pas de cases de décor pur, sans personnages…. pas de cases où les dialogues (s’il y en a) passent en off.
La BD manque aussi de cases « objets / atmosphère ».
Des cases, là encore, sans êtres humains, sur… une tasse de café, la fenêtre où tombe la pluie, le bar et ses bouteilles, les photos sur le mur, la bibliothèque, etc.
Au lieu de toutes ces cases riches en ambiance, en paysages, en urbanisme ou en objets, il n’y a… que des têtes. D’humains. Qui parlent.
4. « On comprend rien »
Pourquoi ?
– Parce qu’on ne comprend pas où on est
Dans quel lieu se déroule cette scène ? On est dehors ? Dedans ? Sur le trottoir ? Dans le salon ? Si on doute, c’est que les cases sont cadrées trop près, que le dessin est trop zoomé sur les personnages.
Il faut reculer la caméra pour avoir du décor qui nous donnera le contexte.
Oui, même si on a déjà dessiné le décor dans la planche précédente. Oui, il faut le redessiner dans cette planche. Oui, la BD, c’est galère.
En version macro : on ne comprend pas où on est, c’est à dire : dans quelle ville ? dans un parc ? dans le désert ? au cimetière ?
Durant la scène, vérifiez que vous avez au moins un hors-champ (sur Paris, sur Rome, sur la montagne enneigée) pour nous dire/nous rappeler où nous sommes, quel est l’extérieur de cette scène qui se passe à l’intérieur.
« Pour une BD qui se passe à Paris, on ne voit jamais Paris », a dit un jour un éditeur. Pensez-y ! C’est beau, Paris. 🙂
– Parce qu’on ne comprend pas qui parle
C’est qui ce perso, là, qui dit cette bulle ? Est-ce que c’est le grand brun, celui qui parlait en case précédente ? Ou bien c’est l’oncle ? Mais d’où il sort, l’oncle ? Quand est-ce qu’il est entré dans la pièce ?
Bref, les cases sont encore une fois cadrées trop près. On ne voit que les visages ou même des bouts de visages, au lieu de dézoomer pour comprendre la position des personnages, leur attitude corporelle, le décor qui les entoure. On perd la notion de l’espace et du placement des membres du groupe.
– Parce que les places des personnages ont changé
Au début de la discussion, A était à gauche et B à droite. Dans la case suivante, A est à droite et B à gauche.
Une erreur très commune et pourtant rédhibitoire. On place les personnages d’une certaine manière au début de la scène et ils n’en bougent plus ! On varie l’angle de vue, mais on n’inverse pas les positions.
– Parce que quelqu’un est entré ou sorti de la pièce pendant la conversation, et que l’auteur n’a pas su le montrer
– Parce que les personnages n’ont pas été nommés ou renommés pendant la conversation
Difficile de donner une règle, mais nommer/renommer les personnages une fois par planche, c’est une bonne moyenne.
– Parce que les queues de bulles « flottent »
Elles sont trop loin des têtes des personnages, on ne sait pas très bien à qui attribuer les dialogues.
Souvent parce que le dessinateur a considéré que les queues de bulles lui compliquaient la vie graphiquement et que leur position exacte, ce n’était pas si important.
– Parce que l’auteur varie trop les plans
On trouve parfois ce défaut chez les dessinateur-es virtuoses, qui viennent de l’animation.
Leur dessin est sublime, mais ils ont peur qu’on s’ennuie en lisant leurs pages, donc ils bougent la caméra tout le temps. Il n’y a pas deux cases qui ont le même plan. Il y a des plongées, des contreplongées, des gros plans sur le pied, derrière la nuque, sur les yeux, à travers les arbres, etc. Et à la fin… « On comprend rien ».
On a envie de leur dire : « Pose la caméra et ARRETE DE BOUGER » !
Bien sûr, il faut varier les plans en quittant les personnages, en mettant du décor, de l’extérieur, des cases sur le verre de vin, sur les affiches au mur, etc. Mais…
… pas tout le temps. N’hésitez pas à garder le même angle caméra (ou à peu près) pendant deux ou trois cases, voire plus. La narration BD en sera bien plus limpide.
… une fois que vous avez posé vos personnages dans une case, gardez cette case comme « baseline » de la scène et utilisez-la plusieurs fois.
Si Julia et Karim discutent au restaurant, que Julia est à gauche et Karim à droite, et que vous avez fait une case avec un joli plan d’eux deux avec un peu d’atmosphère de restaurant autour, gardez cette case comme « rendez-vous du lecteur » et revenez-y régulièrement au cours de la scène.
Là encore, le lecteur sera rassuré, il comprendra qu’on n’a pas bougé et la narration en sera plus claire.
Résultat : « On comprend rien ». Et on repose la planche.
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Anne
Crédit dessin à la Une : Alexandre Franc – Grand Orient – Editions Soleil.

